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Le conseil scientifique de l'AIGP

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Les illusions perdues du Grand Paris – tribune de Michel Lussault

Michel LussaultCette tribune est parue sur le site de Libération

Le géographe Michel Lussault condamne l’évolution des dispositifs mis en place pour construire la nouvelle agglomération parisienne.

J’ai coprésidé avec Paul Chemetov le conseil scientifique de l’opération «Un pari pour le grand Paris» — un engagement d’une année, clos par l’exposition «Le grand Pari(s)» organisée à la Cité de l’architecture et du patrimoine du 30 avril au 22 novembre 2009. Cette période me paraît aujourd’hui si éloignée qu’il m’est presque difficile d’y songer. L’effet d’éloignement procède sans doute de la douche froide qui a suivi la fin du travail collectif. Je m’explique.

Nous avons au conseil scientifique tenu une ligne directrice simple et un peu iconoclaste : considérer l’ensemble du processus avant tout comme une démarche de recherche-action destinée à donner une intelligibilité renouvelée de la mégapole, travaillée en profondeur par l’urbanisation mondiale, et non comme une démarche habituelle de projet.

Réussir le pari du Grand Paris

C’est après avoir vérifié la portée et la pertinence de cet objectif que nous avons formulé trois recommandations à l’Etat. La première, était de poursuivre la réflexion dans le cadre d’un atelier du grand Paris, qui pourrait ouvrir le travail d’intelligence collective à d’autres partenaires, notamment aux représentants des parisiens qui font chaque jour l’expérience concrète de la mégapole et de ses problèmes. La deuxième, serait de ne pas se lancer dans une politique de grands travaux régaliens spectaculaires, censée pouvoir régler les problèmes de la ville. Et le troisième consistait à éviter une approche réflexive purement politicienne, pour penser les formes que pourrait prendre un nouveau gouvernement urbain du Grand Paris.

Une initiative toujours au service de l’intérêt général ?

La naïveté de notre plaidoyer ne résista pas longtemps à l’épreuve des faits. Le conseil scientifique et ses deux coprésidents ont d’abord été rapidement éconduits, sans même une once de courtoisie. Puis l’atelier international du Grand Paris (AIGP) fut immédiatement créé comme une machine à commandes et non comme un laboratoire permanent. Dans le même temps, on comprit vite que l’essentiel allait être de construire les nouvelles lignes de métro et de valoriser le foncier connexe aux gares. Qu’il s’agissent de la mise en place de la Société du Grand Paris, de la découpe d’opération pour les études et projets, d’abord affectés aux agences ayant participé au «pari», puis à quelques autres destinataires de lots de consolation, ou encore des luttes intestines entre collectivités locales, opérateurs urbanistiques et immobiliers pour obtenir une part de gâteau. Tout cela s’est éloigné du grand projet d’intérêt général auquel nous aspirions. Enfin, la mise en place difficile d’une métropole minimaliste peut être considérée comme une opportunité gâchée de renouer le pacte politique entre les élus et les habitants — qui attendent toujours qu’on prenne vraiment en considération leurs paroles et leurs besoins.

Alors oui, on peut être attristé par ce grand cadavre à la renverse qu’est devenu le grand Paris. Mais on peut surtout déplorer la disparition de l’espoir de penser et de gouverner autrement cette région urbaine sans pareille.

MICHEL LUSSAULT
Géographe, professeur d’études urbaines à l’ENS de Lyon

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